Climat et politique : les réfugiés de demain et les questions dont ils sont porteurs.
Première partie : le bouton maldivien.
Souvenons-nous du temps lointain où Jean-Jacques Rousseau en faisait appel à notre imagination, notre force d’empathie et notre sens moral pour amener son lecteur à réfléchir sur le « bouton mandarin ». Chaque élève qui a fréquenté, même un court moment, les classes des philosophes a entendu parler de ce cas moral où le sujet pouvait, d’un battement de cil, sans quitter Paris, tuer un illustre inconnu de l’autre côté du monde, sans jamais être accusé ni même soupçonné, et ce dans le but de toucher son héritage. On souriait à cette hypothèse en concluant à chaque fois, non sans une certaine hypocrisie, que de toutes façons cela restait impossible. Ce temps est révolu ! Aujourd’hui, l’un des exemples les plus célèbres de la casuistique moderne (censé nous amener à penser la morale comme absolue devant les idéaux trop humains d’irresponsabilité et d’impunité) prend pied dans le phénomène de la mondialisation galopante qu’a connu le 20e siècle. Aujourd’hui, il ne relève plus de l’imagination, du cas de conscience dans ce qu’il a de plus abstrait. C’est un problème bien concret qu’il faut aborder avec le plus grand sérieux. Et la question se révèle plus que d’actualité, peu de temps après le décevant sommet de Copenhague.
À écouter les différents débats qui animèrent l’Europe et le monde à l’occasion de ce énième sommet de la dernière chance, tous semblent converger vers une volonté commune des écologistes : celle d’une responsabilisation des comportements face à l’urgence climatique. Rien de bien neuf rétorquerons les plus cyniques, et force est de leur donner raison. C’était l’objectif du sommet de Rio, de celui de Seattle, du protocole de Kyoto et cela reste celui de la lutte quotidienne des militants. Cependant un sujet très concret revient au devant la scène, un sujet qui se prête particulièrement à la comparaison avec le bouton mandarin.
Depuis le début des années 70, on brandit le cas des Maldives, état confetti au beau milieu de l’Océan Indien jusque là connu pour sa faune aquatique et son importante contribution à l’essor mondial du cancer de la peau. D’ici à 2O ans[1], ce paradis des touristes devrait être rayé de la carte par la montée des eaux. Mes amis, ne cédons pas à l’angoisse grandissante des promoteurs immobiliers qui investissent des millions depuis vingt ans que la lagune de Malé est au centre du tourisme mondial : elle devait déjà disparaître en 1989. C’est à notre acuité intellectuelle, notre conscience («ô instinct divin ») et tout ce que Rousseau prônait que nous devons faire appel.
Le réchauffement climatique dont nous sommes tous acteurs et tributaires devrait bientôt passer un seuil que nous avons su prévoir, mais cette réalité n’a jamais pris sens parce qu’on s’est contenté de l’imaginer, de donner une mesure, de laisser la question en suspens, comme on le faisait avec “le bouton mandarin”. Mais le “bouton maldivien”, lui, donne sens à une réalité factuelle alarmante. Il prouve que les phénomènes globaux ont atteint un tel paroxysme que la consommation d’un simple citoyen et plus largement son comportement en sont arrivés à influer pas uniquement sur les conditions de vie mais bien sur la vie d’autrui.
On voit bien que deux plans se ditinguent, qui se prêtent à deux analyses (au moins) au moyen de deux sciences. La géographie, l’histoire et les sciences humaines en général sont à convoquer pour observer avec précision les manifestations. Loin de nous l’idée de repousser la montée des eaux à grand coups de courbes exponentielles et de “délais” anxiogènes comme s’attachent trop souvent à le faire les experts climatiques[2]. Mais on ne peut se passer de l’analyse concrète du phénomène pour introduire le second volet de l’analyse, plus philosophique. Qu’est-ce qui nous lie inextricablement au consommateur lambda de la Rhur, de la Californie et du Yuhan ? La philosophie moderne à l’épreuve de l’écologie peut-elle nous offrir plus qu’une source de production intellectuelle : une véritable philosophie existentielle et comportementale ?
« Rien » répondrons ce qui reproche à cet exemple de n’être qu’une pierre de plus à l’édifice de la culpabilité ambiante, ou qu’un texte s’adressant aux enfants gâtés de la crise climatique. Peut-être ont-ils raison ! Dans ce cas, que ceux-ci retournent à l’époque bénie de l’ignorance volontaire où l’on se disait que jamais aucun mandarin ne pourrait mourir d’un battement de cil, encore moins d’une télévision en veille. Pour les autres, je les invite à sortir du déni en réfléchissant sur l’éventualité même que cela soit le cas.
La question liminaire que nous devons poser pour introduire le propos avec rigueur revient à mettre à jour le fondement empirique de cet exemple qui hante la pensée moderne. Depuis Chateaubriand jusqu’à Bernanos, en passant par Freud, tous furent tant scandalisés que fascinés par leur époque, héritière des Lumières et de leurs paradoxes. Où l’homme, devenu l’individu, se permet de commettre les actes les plus barbares sous couvert du contexte de guerre; où « prendre cent mille vies ne demande pas plus d’effort que de boire une tasse de thé ». Tous l’ont réutilisé dans des contextes différents, par le biais d‘exemples différents, mais avec la volonté de mettre en avant que, malgré les limites de la conscience et les tendances les plus retorses du comportement humain, notre condition d’homme nous impose d’agir en ne pensant pas seulement à l’efficience de nos actes mais au principe absolu qui doit les régir.
Nous voilà revenus à l’éternel problème de la morale. A la nuance près que le 21e siècle le pose dans des termes bien différents. Dans le monde d’hier, les connexions entre les hommes n’étaient pas aussi fortes, les nations faisaient barrages à l’idée même d’une telle proximité, la mobilité des individus étaient bien plus réduites et la portée des décisions de chacun s’arrêtait où commençait celle des autres. La condition de l’homme, qu’on avait toujours été amené à se figurer, ne prenait pas sens. Mais les faits nous impose de repenser le monde[3]. « Quel est le socle de cette hyperconnectivité ? », « Quel phénomène matriciel a établi une telle étroitesse des relations ? », « quelle est la nature de ces relations ? » : tant de questions destinées à devenir incontournables, pour peu qu’on se les pose.
[1] Toujours se méfier des délais. (exemple : le pic pétrolier, la fin du calendrier aztéque et la date de péremption des produits alimentaires) Ils rejoignent les statistiques et les sondages au Panthéon des grands mensonges enrobés de science pour mieux être avalés.
[2] Là encore, on dénote une inquiétante préférence à donner un ordre d’idée qu’un véritable fond au propos écologique.
[3] Nous n’insisterons jamais assez sur la différence fondamentale entre « repenser le monde » et le « refaire ». La même qui distingue la pensée de l’action.
La suite, au prochain épisode!
Pierre L.

Isic Rider
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heu… on peut faire plus compliqué encore ? Je suis sur un journal d’actu ou sur une dissertation philosophique ésotérique là ? Je laisse à ceux qui comprennent le soin de réfléchir et débattre sur cet article. Moi je dois manquer de culture, de vocabulaire et de méthodologie.
J’ai pas trouvé ça compliqué, et pourtant je sors pas de Saint Cyr! C’est réfléchis, intelligent et raisonné. J’aime beaucoup! Ca change!
Bonjour,
que l’on commente le style et la méthodologie, je le comprends parfaitement. Peut être ai-je manqué de clarté et n’ai pas fait quelque chose d’accessible malgré moi. Seulement dire que ce ne sont pas des questions d’actualité me pose problème, et s’échapper du débat encore plus.
Justement, c’était tout l’objet de l’article que de sensibiliser, de soulever des questions et de donner des outils pour lire l’urgence climatique (un sujet d’actualité je pense). Bien plus que de verser dans l’inaccessible et l’étalage de culture…
Pardon pour l’ésotérisme mais j’espère qu’au moins tu te demanderas ce que je voulais vraiment dire derrière ce style maladroit.
Je reverrai cela et les sujets de mes articles pour rester dans l’esprit du journal.